Place du carburant nigérian dans le réservoir socio-économique béninois

Note pédagogique

Le Programme d’Action du Gouvernement béninois pour la période de 2016-2021 comporte dans son chapitre premier des sections sur le renforcement des capacités énergétiques, l’amélioration des transports et la promotion du développement durable (cf. respectivement au chapitre 1er section IV.4.1, section IV.4.5 et section VII.7.4 du PAG 2016-2021). Ce programme décrivant la trame stratégique de développement qu’adoptera le gouvernement pendant cette période de 5 ans, il est important d’identifier les leviers qui permettront d’atteindre les objectifs spécifiques.

Ce document aborde de façon sommaire la problématique de l’essence dite « frelatée » provenant du Nigéria au Bénin. Les trois points mentionnés précédemment et présents dans le PAG 2016-2021 de l’actuel gouvernement béninois sont très pertinents pour aborder ce « problème ». En effet, il est évident que la question énergétique est indispensable pour permettre aux secteurs d’activités de bénéficier d’énergie à coût réduit et aux ménages d’un bien-être amélioré. En outre, la question de l’énergie dans les transports est primordiale car il représente un poste important de coût qui mériterait réduction afin de garantir plus de compétitivité pour nos industries et de pouvoir d’achat pour les ménages. Enfin, le développement durable est un fil rouge qui doit imprégner toutes les initiatives de développement économique et humain, plus encore dans un contexte environnemental de plus en plus déprécié.

L’OPEP, organisation des pays producteurs de pétrole détenant un pouvoir de marché significatif, a constaté une baisse significative de son emprise sur le marché du pétrole et a observé une baisse importante du cours du baril suite à l’abondance de l’offre de pétrole. Ce cartel dont est membre le Nigéria démontre que les pays consommateurs comme le Bénin dépendent énormément des cours et des positionnements stratégiques de ces grandes puissances. Depuis fin 2016 et plus récemment, la décision de l’OPEP de baisser la production de pétrole afin de réduire l’offre et de permettre au cours du baril de repartir à la hausse démontre la forte dépendance de ce marché aux effets d’arbitrage. Dans un contexte régional, le Bénin n’a aucune ressource pétrolière et la majeure partie de ses besoins de consommation sont satisfaits par les produits importés par les gros groupes pétroliers tels que ORYX, BP et d’autres qui rachètent leurs barils à des cours internationaux.

Le Nigéria ayant un cours parfois deux fois moins cher que celui proposé par les stations essences de ces groupes internationaux, la loi de l’offre et de la demande définit vite la répartition des bénéfices. Cependant, le fait que l’importation de ce carburant soit prohibée, les importateurs se fournissent dans des conditions déplorant un haut risque d’accident. De plus, les détaillants commercialisent leurs produits aux abords des voies et ont été sujets à de nombreux accidents. Avec un peu de recul, on constate néanmoins qu’une simple règle de base s’applique, il existe une demande qui est prête à acheter au tarif le moins élevé. Divers offres existent, la moins cher étant accessible à faible coût logistique et des acteurs économiques à la recherche d’activités lucratives s’engagent à fournir cette demande. Cet état de fait génère un lien important et stratégique entre l’économie béninoise et l’économie nigériane. Une augmentation des tarifs au Nigéria induit presque mécaniquement une inflation au Bénin.

La problématique peut être abordée sous diverses facettes notamment celle de la forte dépendance énergétique du Bénin, des conditions sanitaires et du risque sécuritaire, et, le caractère « informel » de ce commerce représentant un important manque à gagner pour l’Etat.

La stratégie décrite dans le PAG 2016-2021 doit concevoir une nouvelle orientation de l’approvisionnement en énergie notamment dédiée aux transports. L’orientation vers des véhicules consommant d’autres sources d’énergie ou tout au moins une énergie moins polluante, plus accessible localement, est pressante. Il est difficile de prédire les orientations des marchés dont le Bénin est dépendant et on serait tenté de choisir le gaz naturel qui est un hydrocarbure existant en quantité plus importantes (réserves mondiales) que le pétrole. Cette solution nécessite un léger changement des infrastructures d’approvisionnement, de distribution et une adaptation des compétences humaines pour la maintenance des nouveaux véhicules. Malheureusement, il ne s’agit pas d’une solution à long terme mais elle pourrait rapidement permettre au Bénin de valoriser ce changement stratégique au titre des objectifs climatiques. Mieux encore, l’indépendance progressive viendrait par le développement d’une filière biogaz à partir des déchets alimentaires ou autres, ce qui attribuerait une fibre durable à la stratégie. Cette issue ambitieuse serait source d’emploi et permettrait au Bénin d’emboiter le pas sur la course au développement des technologies propres, un acquis qu’il valorisera auprès de divers pays. Le centre Songhaï à Porto-Novo est un exemple à suivre sur cet aspect.

Les conditions de commercialisation des produits « frelatés », actuellement à basse considération sanitaire et sécuritaire, sont étroitement liées au milieu socio-économique des acteurs. Toutefois, force est de noter que la marge entre le produit acheté au Nigéria et son prix de commercialisation étant très faible, les marges générées ne permettent pas aux acteurs de développer les infrastructures de sécurité nécessaires pour le stockage et la distribution de l’essence « frelatée ». De plus, un manque de sensibilisation aux effets nocifs de la manipulation des hydrocarbures conduit les commerçants à développer des maux qu’ils pourraient éviter en utilisant de simples gants pour se protéger les mains ou en mettant des masques pour limiter l’inhalation d’effluents agressifs pour l’appareil respiratoire.

Le caractère informel de cette économie peut être jugé comme étant un problème en fonction du point de vue. L’Etat juge les commerçants d’essence « frelatée » comme étant des acteurs informels tandis que ces acteurs organisés en syndicat estiment que l’Etat n’entreprend rien pour leur donner des solutions de repli. En effet, ces derniers restent légitimes car le rôle de l’Etat est de garantir les conditions institutionnelles et réglementaires adéquates et pertinentes pour le développement de la filière. Pour ce faire, il a besoin de ressources pour développer les institutions et les infrastructures et inversement, les acteurs ont besoin de constater les résultats de leurs contributions avant d’intégrer l’économie formelle. Nous sommes dans une crise de confiance entre ces deux grandes entités du tissu économique béninois. En le formulant autrement : l’Etat veut des ressources de la part des acteurs pour améliorer les conditions de la filière et les acteurs entretiennent eux-mêmes leurs conditions sans l’Etat. Cet état de cause conduit à une nouvelle problématique que l’on peut formuler sous l’interrogation suivante : quelles incitations socio-économiques peuvent employer les pouvoirs publics pour inciter la filière de l’essence « frelatée » à intégrer l’économie formelle ? Cette question demeure sans réponse.

Pour conclure, cette note n’a pas la prétention d’épuiser tous les aspects de la relation Bénin-Nigéria dans le domaine de l’énergie ; néanmoins, il remet sur la table des discussions, quelques grandes lignes à maintenir en vue de garantir au Bénin une indépendance énergétique progressive, un regain de compétitivité pour ses industries, la création de nouveaux emplois, le développement technologique, l’amélioration des conditions sanitaires et sécuritaires et d’autres externalités positives que l’on pourrait tirer de l’application d’une nouvelle politique énergétique.

En outre, dans un souci de considérer la demande en énergie et d’explorer les leviers de développement potentiels, un prochain article pourra mettre en avant l’intensité énergétique de l’économie béninoise à travers un indicateur pertinent (par exemple le kWh par unité de PIB brut généré) et les solutions à développer afin de maitriser la consommation énergétique.

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