L’intelligence artificielle va-t-elle bouleverser nos modes d’acquisition de la connaissance et d’apprentissage ?

Dans un article précédent sur les objectifs de l’éducation, nous avions relevé qu’ils sont au nombre de trois à savoir : assurer le bien-être de l’apprenant, celui de la communauté et celui de la planète. Nous avons aussi mis en évidence la limitation des capacités mnémoniques de l’être humain comme un frein potentiel à l’acquisition illimitées de connaissances, et comme cause de l’hyperspécialisation que l’on observe actuellement dans les domaines aussi bien professionnels qu’académiques.
Mais si notre cerveau fait de “bout de viande” souffre d’évidentes difficultés de scalabilité, l’intelligence artificielle (IA) est partie pour une extension sans limite de ses capacités.

En effet, le rythme de développement des techniques de machine learning et de deep learning ces dernières années a permis de développer des usages particulièrement avant-gardistes de l’IA. De la reconnaissance d’objets et de visage, de la synthèse vocale, de la conduite autonome, d’analyse et de rédaction autonome, etc. Tous ces progrès augurent de lendemains prometteurs pour l’IA dont nombre d’experts prédisent que son avènement risque d’introduire des bouleversements jamais imaginés dans nos modes d’organisation sociétale et de production de richesse au cours des prochaines décennies.

Nous avons choisi dans le présent article de nous intéresser aux mutations attendues dans le secteur de l’éducation. Notre analyse débouchera sur des propositions pertinentes pour permettre au Bénin de s’arrimer au train du monde.

L’éducation est l’art de la transmission du savoir entre générations d’un pays ou d’une communauté organisée, visant à garantir sa conservation. Autrement dit, par l’éducation, les savoirs de la génération actuelle sont passés aux générations suivantes, ces dernières apprenant par la même occasion les codes pour comprendre la société dans laquelle ils vivent et l’environnement qui les entoure, et contribuer ainsi à la préservation de l’une et de l’autre. L’école, autrefois réservée aux plus nobles de la société, s’est entre-temps démocratisée, avec le schéma classique “un enseignant devant des apprenants”, une constance qui se perpétue depuis plusieurs siècles. Or de nombreuses études menées sur la performance du système éducatif ont établi avec certitude que la performance de notre système actuel de transmission des connaissances dépend moins d’autres facteurs que des capacités intellectuelles innées de l’apprenant, formalisées sous le vocable de quotient intellectuel (QI) . Il vient donc qu’en moyenne, plus cette variable est élevée, mieux l’apprenant est disposé à réussir sa vie scolaire. Le problème crucial des échecs scolaires massifs et des taux alarmants de reprise, suffit à résumer l’inadéquation de nos systèmes éducatifs actuels à former convenablement la jeune génération.

De leur côté, les progrès techniques permettent désormais de dispenser des cours en ligne (MOOC) à un grand nombre d’apprenants quelle que soit leur localisation. Cette nouvelle approche s’est renforcée ces dernières années par l’IA qui est susceptible d’apporter une assistance personnalisée à chaque apprenant inscrit dans un MOOC. Ces techniques repoussent chaque jour un peu plus les limites du possible dans la substitution de la machine à l’homme .

PRISE DE CONSCIENCE

Le Bénin, dans sa stratégie numérique devrait pouvoir s’inspirer de ces expériences pour mettre sur pied son propre univers de cours en ligne dans l’optique de démocratiser l’accès des apprenants aux ressources didactiques et d’étendre le temps potentiel de révision et d’apprentissage . La politique de vulgarisation de l’accès à internet par la réduction des coûts devrait être accompagnée d’une stratégie de développement de contenus didactiques numériques adaptés à nos réalités tout en donnant la possibilité aux apprenants d’accéder aux cours des meilleures universités du monde auxquelles la plupart d’entre eux n’auraient probablement jamais accès autrement.

L’État doit donc adopter pour les dix prochaines années une stratégie visant à compléter ou, au besoin, à suppléer au système d’enseignement classique une alternative plus autonome et interactive des cours en ligne, depuis l’école primaire jusqu’à l’université.

Mais nos dirigeants doivent sans attendre prendre les dispositions pour mettre sur pied une stratégie ambitieuse et éclairée de production et d’exploitation de l’IA au service de l’éducation. Alors que l’IA devient chaque jour plus “performante” et que ses capacités de traitement s’accroissent de façon exponentielle, nos cerveaux biologiques quant à eux restent limités et égaux à eux-mêmes. Si rien n’est fait, les robots risquent alors de nous faire passer pour des “moutons”. Dans un scénario proche des romans de science-fiction, les hommes deviendraient dépendants des robots (comme nous le sommes aujourd’hui de nos téléphones portables) pour les tâches les plus élémentaires de leur quotidien, mais aussi pour les prises de décision. Le souci d’optimisation de nos ressources limitées nous conduirait à nous en remettre aux calculs plus élaborés et rationnels de nos assistants personnels (ou robots). Le principal risque est de voir se développer une super IA susceptible de manipuler le reste du monde sur ordre de ses concepteurs. Pour échapper à cette éventualité, il faudrait que, à défaut de contrôler la construction des IA, que chaque être humain ait l’opportunité de devenir super intelligent. Pour ce faire, deux solutions sont envisageables à savoir l’eugénisme et la neuro-hybridation.

L’eugénisme regroupe les techniques visant à sélectionner les meilleurs gènes pour afin d’améliorer les aptitudes de la descendance. Le processus consisterait à accroître le QI des êtres humains au moyen de “bricolages” génétiques. La Chine a récemment autorisé des recherches sur les cellules souches humaines afin d’identifier les gènes responsables de l’intelligence. Cela servirait, si les résultats sont concluants, à l’avènement de “petits chinois” plus intelligents dans les toutes prochaines décennies. Le seul inconvénient de cette option, même si elle pourrait se révéler très efficace, réside dans la lenteur de sa mise en œuvre. Il faudrait plusieurs générations pour gagner des points significatifs de QI à l’échelle d’une Nation.

La seconde option consisterait à compléter le cerveau biologique par l’IA, laquelle serait de ce fait sous le contrôle des humains. De façon pratique, une puce électronique équipée d’IA serait directement connectée au cerveau humain par des techniques invasives ou non, afin d’interagir directement avec lui par la pensée. Cette deuxième option semble particulièrement retenir l’attention de plusieurs start-ups américaines qui se sont lancées dans la création d’interfaces cerveau/IA.

Mais l’idée de “bidouiller” ainsi le cerveau humain ouvre bien d’autres champs de possibilités. A partir du moment où nous aurions maîtrisé les neurones responsables de l’intelligence, que nous aurions compris les mécanismes neurologiques de mémorisation et d’apprentissage de nouvelles connaissances, qu’est ce qui nous empêcherait d’implanter directement dans le cerveau biologique l’ensemble des connaissances que l’individu doit acquérir dans le système éducatif actuel ? L’éducation en elle-même deviendrait simplement une branche de la médecine, et il suffirait d’une intervention médicale de quelques heures (nous supposons) pour maîtriser toutes les connaissances qu’il fallait habituellement accumuler en deux décennies d’apprentissage. Une telle révolution de l’acquisition du savoir constituerait un tsunami sans précédent dans le secteur de l’éducation. C’est à cette éventualité que doit se préparer l’État béninois.

On comprend donc pourquoi l’IA est désormais considérée comme une nouvelle “courses aux étoiles” où les plus grandes puissances du monde cherchent à marquer leur territoire. Si elle suscite autant de passions et de convoitise, c’est parce que cette technologie risque de bouleverser la totalité de notre système actuel d’organisation, de péricliter les acquis établis depuis des siècles dans certaines industries, de concentrer entre les mains de quelques-uns, l’essentiel des pouvoirs sur les informations qui régentent le monde.

Aujourd’hui la Chine est passée maître dans le domaine de la reconnaissance faciale à grande échelle qui lui permet de repérer avec une forte probabilité n’importe qui dans la rue grâce aux milliers de caméras intelligentes installées. Les entreprises, y compris les PME y ont désormais recours pour orienter efficacement leur stratégie marketing et proposer des services personnalisés à leurs clients. La généralisation de cette technologie fait de la Chine un des premiers pays, qui grâce à une politique “pragmatique” de la gestion des données à caractère personnel, parvient à la généralisation d’une technologie tendant à bouleverser les techniques de recherche de suspects.
La Russie a pris toute la mesure de la situation et s’attèle à se hisser parmi les meilleurs, sinon la plus puissante dans ce domaine. Le président Poutine ne s’en cache pas à ce propos . L’Union Européenne avec ses quelques “nains technologiques” ne semble pas avoir compris tous les enjeux de cette révolution. Sa dernière législation sur la vie privée et les données à caractère personnel tranche avec les recettes qui permettent aujourd’hui à la Chine de caracoler parmi les têtes de pont dans ce domaine. Les États-Unis de Trump avec la nouvelle législation sur la neutralité du web viennent d’enrichir leur capacité de production de données massives, matière première indispensable pour la production d’IAs toujours plus performantes.

L’Afrique en général et le Bénin en particulier est malheureusement hors de cette course pourtant vitale pour la compétitivité de nos économies. On peut se réjouir de quelques cas d’usages de l’IA pour aborder les thématiques de réductions de la pauvreté ou pour améliorer les campagnes marketing par le biais des statistiques sur les réseaux mobiles. Mais toutes ces bonnes nouvelles constituent de simples usages de technologies importées ou détenues par des entreprises ou organisations étrangères.

Au Bénin, aucune disposition particulière ne semble avoir été prise pour amorcer le développement de l’IA. Et pourtant, ce n’est pas les potentialités qui manquent. En effet, l’IA en particulier et les sciences de données en général, sont basées sur les compétences en informatique certes, mais surtout sur la disponibilité d’experts en mathématiques. Or les Béninois sont comptés parmi les meilleurs mathématiciens en Afrique . Nous avons au Bénin les premières écoles de troisième cycle en maths. L’institut de mathématiques de Porto-Novo constitue une référence en Afrique. Il est donc aisé de créer au sein de ces centres du savoir des filières nouvelles dédiées exclusivement aux sciences de données et à l’IA. L’objectif est de former la prochaine génération de data scientists qui pourront travailler sur les quantités de données restées inexploitées aussi bien dans l’administration publique que dans les entreprises privées. Ce n’est qu’en nous appropriant cette technologie que nous serons en capacité de tirer le maximum de profit de ses potentialités non seulement pour des raisons économiques, mais également pour des questions d’éthique et de préservation de nos modes de vie, dans un environnement international caractérisé par l’homogénéisation et l’occidentalisation dangereuse et sans précaution.

QUELQUES PROPOSITIONS

Investir 100 millions par an dès cette année, puis 1 milliard par an à partir de 2020 dans l’IA
Le développement de l’IA est possible au Bénin à moindre frais parce que nous disposons d’un système éducatif qui reste performant malgré tous les défauts qu’on lui connaît. Les pistes de solutions sont nombreuses à cet effet. Nous recommandons au gouvernement de :

  • Miser sur les bourses de formations de haut niveau diplômantes ou non en vue de disposer d’un corps professoral et d’experts dans le domaine;
  • Rembourser les frais de formation en ligne (MOOC) pour la spécialisation en sciences de données effectuées par les citoyens résidant au Bénin, selon des critères définis;
  • Construire des infrastructures techniques afin de mettre sur pied un écosystème favorable aux initiatives dans la science de données;
  • Généraliser l’open gouvernement en publiant en ligne les données publiques dans un format susceptible d’être facilement exploité et analysé par les citoyens;
  • Défiscaliser les cabinets de conseil qui offrent des services d’analyses de données à des entreprises installées au Bénin.
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